Etoile 10 (pour DYS)

Etoile 10 (pour DYS)

Comment communiquer avec un dysphasique ?

Au premier abord, ma fille semble tout à fait « normale ».

Certes, quand on l’écoute, elle parle un peu bizarrement et utilise beaucoup son corps pour accompagner ses paroles, mais rien de vraiment perturbant.

Parfois aussi son comportement n’est pas celui attendu pour son âge (notamment son absence de règles de politesse spontanée et son silence face à l’adulte questionnant), ce qui nous vaut d’ailleurs en tant que parent des suspicions de mauvaise éducation, tout simplement… On ne va pas les blâmer, rien d’étonnant quand on est dans l’ignorance. On a longtemps considéré que les DYS étaient d’ordre psy. (mais quand même : quand on sait pas, on juge pas !)

 

Ses difficultés langagières sont bien réelles et dépassent largement les simples échanges verbaux. Comme elle est vive et que son regard est pétillant, il faut vraiment être très proche d’elle ou faire preuve d’une sincère empathie pour saisir son fonctionnement!

 

Alors si vous êtes amenés à croiser des petits dysphasiques, ce que vous devez savoir…

 

Particularité n° 1 : la compréhension de ce qui est induit n’est pas maîtrisée

 

Perplexe.jpg
Evitez l’ironie, le deuxième degré. Sauf si vous voulez entendre des « ah bon ?! » plein de candeur.

Exemple : « je suis épuisée, je viens de traverser l’atlantique à la nage » : « ah bon ?! » 

 

De même, si vous êtes en colère, une phrase du style : « c’est terminé je ne ferai plus jamais ça avec toi ! » est à bannir.

Exemple: je venais d’offrir à ma fille un xième bracelet, qu’elle s’est empressée de casser 2 jours plus tard. La maman presque parfaite que je suis a utilisé son « presque » pour lui dire, énervée : « c’est terminé, je ne te ferais plus jamais de cadeau ! ». Et voilà ma fille qui tourne cela dans sa tête et qui revient 5 minutes après, fort énervée elle aussi : « et bien moi, je commanderai rien à Noël ! ». Euh, quel est le rapport, nous sommes en août ? « tu m’as dit que tu ne me ferais plus jamais de cadeau ! »

 

Ce qui est induit se retrouve aussi très souvent dans la lecture, la poésie notamment. Exemple le dormeur du Val, d’Arthur Rimbaud. Il y a écrit qu’il dort avec 2 trous rouges sur la poitrine. Alors, il dort, non ? Compliqué de lui expliquer qu’il est mort, et en plus, qu’il est mort pour toute la vie (!), comme elle dit ! Je pourrais donner beaucoup d’autres exemples.

 

De plus comme elle a une imagination débordante, le texte d’origine doit très grandement différer de son interprétation !

 

Certaines expressions la font rire aux éclats, car elle les prend au pied de la lettre. Ceux qui sont "tête en l'air", par exemple: elle doit imaginer qu'ils ont la tête qui s'envole, retenue par un fil comme un ballon de baudruche.

 

 

Particularité n° 2 : la difficulté à poser le contexte 

 

De façon générale, les histoires, avec un lieu, des personnages, et des actions chronologiques, blablabla, tout ça, c’est de l’art abstrait, un pur concept… Oubliez et accrochez-vous simplement aux branches pour comprendre !

Exemple un soir à table alors que nous étions en pleine conversation, ma fille nous coupe la parole (cf. particularité n°3…): « tu sais il y avait une route, et puis à droite un chemin, et à gauche un autre chemin, et là celui-là était barré ». Ceci à grand renfort de signes de mains, digne d’un agent de la circulation. Oui ?????…. Où ça? ça se passait quand ? Tu étais avec qui ? A pied ou en voiture ?  (Sans compter ce que l’on pense tous, mais comme on l’encourage à parler, alors on se tait : « pourquoi tu me racontes ça ???? »). A la place, une fois que j’ai compris, je réponds généralement : « ah ok ! je te remercie pour cette info » (notez bien cette phrase)

 

Particularité n°3 : couper la parole 

 

bavard.jpg
Avant toute remarque désobligeante, que les choses soient claires : après enquête, il semble que cela ne soit pas propre à ma fille qui serait affreusement mal élevée, mais à tous les petits dysphasiques : ils ont une très fâcheuse tendance à couper la parole pour parler, (nous l’avons vu précédemment) de choses très importantes qui n’ont rien à voir avec la discussion en cours.

Je l’avoue, en mère imparfaite-et-fière-de-l’être : cela m’énerve prodigieusement et je lui fais régulièrement savoir. Ce à quoi elle me répond « ah oui, ok, pardon ».

 

Mais pourquoi fait-elle cela ??? J’ai plusieurs explications scientifiquement pas prouvées, et qui se cumulent :

 

o       l’empressement : elle a beaucoup de choses à dire et une toute petite mémoire à court terme, qui, elle, a été démontrée par des procédés scientifiques (si tant est qu’on considère le WISC comme un procédé scientifique, bien-sûr).Elle se dépêche donc de tout déballer par peur de l’oublier. Et comme on m’a souvent dit (au cas où je ne l’aurais pas deviné toute seule) qu’elle avait un fort besoin d’être écoutée, il est difficile de la canaliser sans la brimer…

 

o       le manque d’attention à ce qui se dit autour d’elle : ma fille a un TDA. On me l’avait aussi dit de manière scientifique via le fameux WISC. Mais je m’en suis vraiment rendu compte lorsque je lui ai fait faire un petit test pour savoir si elle était plutôt kinesthésique, auditive ou visuelle. Elle devait me dire comment elle avait imaginé le mot « chocolat » dans sa tête et, après 10 secondes de silence, elle m’a dit : « j’ai vu un cheval ». Bon … après « du coq à l’âne », c’est « du chocolat au cheval ».  Cela va donc très vite dans sa tête. Et lorsque nous parlons, comme elle n'a pas accès à toutes les subtilités de nos échanges, son esprit décroche d’autant plus facilement.

 

Si vous voulez imaginer la vie d’un dysphasique: essayez de vous imaginer suivre une discussion en chinois alors que vous en êtes à votre 3ème leçon (j'exagère un peu pour ma fille, mais certains dysphasiques le sont beaucoup plus sévèrement qu'elle). Du coup, ayant décroché de notre conversation, elle pense à quelque chose. Et bien-sûr : il faut le dire ! Tout de suite ! Sinon, elle va l'oublier...

 

o       le vélo dans la tête : l’esprit de ma fille carbure à plein régime. Elle pense sans arrêt à des dizaines de choses.

 

Question : comment peut-elle exprimer tout ce qu’elle a dans la tête ?

 

Réponse : c’est impossible, mais quand même, on peut essayer. En ouvrant la bouche dès qu’une idée vient, par exemple,  même si d’autres personnes sont en train de faire autre chose. Vu d’ici ça a l’air rigolo, mais c’est parfois très pesant sur une journée, où elle me poursuit dans tout l’appartement pour me parler, parler, parler… Ca va encore quand je fais la cuisine ou le ménage, mais parfois j’essaie de me concentrer juste 2 minutes sur un papier à écrire, un texto à envoyer ou 3 lignes à lire…

 

Autre détail important: ce que j'appelle le syndrome du disque rayé: elle est capable de m'appeler 50 fois de suite ou de me répéter quelque chose en boucle tant que je n'y ai pas répondu (ou prêté attention, car le pire c'est que certains commentaires n'apportent pas de réponses...). Tant pis si je suis en train de parler à quelqu'un d'autre!

 

Solution : je lui ai acheté un petit carnet pour noter l’idée sur un papier pour ne pas qu’elle s’envole. Mais comme elle a aussi de grosses difficultés graphiques, je ne peux pas dire qu’à ce jour, cela fonctionne. Et puis il lui faut des oreilles qui écoutent, et des yeux qui la regardent. Il faut un retour, car ce qui compte, ce n'est pas tant parler qu'échanger.

 

Particularité n°4 : hocher la tête au téléphone

 

Ca, c’est anecdotique, mais rigolo ! On a beau lui dire, mais c’est plus fort qu’elle … Quand on parle avec son corps, le téléphone est terriblement restrictif.

Ma grande curiosité serait de rencontrer un petit italien dysphasique. Ça doit être quelque chose !

 

 

Particularité n° 5 : les créations ou inversions de mots

 

Certains mots sont inexplicablement abstraits pour ma fille qui en intervertit deux sans aucun lien entre eux. Je me souviens une fois brouette à la place de trompette (pour l'anecdote, car c'est toujours rigolo:  il s'agissait d'un de ses copains qui faisait un bruit de brouette en se mouchant)

 

Il y a aussi de la fantaisie, de l’imagination et de la poésie dans ses compositions langagières. Un jour qu'elle mettait la table, elle m’a sorti les « verres à talon », au lieu des verres à pied. Avouez que c’est plus classe !

 

J’ai aussi été épatée de découvrir que notre petit chat de compagnie avait son « directoire ». J’ai dû faire preuve de patience et de persévérance pour comprendre qu’il s’agissait de son territoire

 

 

Particularité n°6 : les petits mots qui expliquent tout (ou sont censés le faire…)

 

Vous n’imaginez pas le nombre de « trucs ronds »  (avec les gestes s’il vous plait !) qu’il y a dans l’univers de ma fille. Et bien oui, vous l’aurez compris, c’est une des grandes difficultés des DYS : la difficulté à trouver le bon mot.

 

Du coup, il y a plein de petits mots qu’elle utilise pour décrire celui qui ne vient pas à son esprit : des trucs ronds qui se mangent, des trucs ronds avec lesquels on joue, des trucs ronds avec lesquels on a bricolé, des trucs ronds mous qu’on avait vu l’été dernier, des trucs ronds verts, qui tournent, là, en faisant, ça (vous ne voyez pas ?).

 

L’autre jour, il y avait même « un truc dans le truc »: ça devient franchement coton à comprendre ! Heureusement j'étais à côté et j'ai pu voir qu'elle me montrait un sac de terreau dans un panier... (aha! Vous voyez que c'était simple!)

 

 

Particularité n°7 : la répétition d'un mot qu'elle n’a pas bien prononcé ou d'une syntaxe mal tournée n'améliore pas le langage

 

dysphasie.jpg

Le nombre de personnes "bienveillantes" autour de moi qui reprennent ma fille de façon à ce qu'elle prononce correctement est impressionnant. Parce que, vous savez, si elle ne parle pas bien, c'est que je lui permet de le faire, c'est évident!

 

Alors, je vous le dis très clairement: l’objectif, c’est quand même qu’elle parle et on vous le répète : les dysphasiques ne sont pas des neuneus, ils ont très bien intégré le fait qu’ils avaient des difficultés avec le langage. Donc inutile d’enfoncer le clou en leur faisant trop remarquer. A moins que vous vouliez qu’ils se taisent. C’est peut-être reposant pour vous mais ce n’est pas très constructif.

 

De plus, la répétition n’améliore pas la prononciation ! J’entendais récemment sur le chemin de l’école une mère parler de façon très très autoritaire et forte à son fils de 5 ou 6 ans : « CHO-CO-LAT ! Allez, tu répètes ! Il faut que ça sorte ! » ( !!!) J’ai entendu cela sur les 10 minutes de mon trajet (et je me sentais mal). J’ai espéré très fort que ce n’était pas un petit dysphasique. En tout cas, c’est peut-être une bonne méthode si on veut qu’il soit dégoûté du chocolat.

 

Bref, pour qu'il y ait tout de même une amélioration dans son expression, je ne fais pas rien, en essayant de développer mes talents de télépathes. Non, non! Mais je ne fais pas répéter. Je lui dis simplement que JE n'ai rien compris car elle parle trop vite pour une simple humaine comme moi. (non, sans la dernière partie de la phrase ...). Ben oui, le problème, ça ne peut pas toujours être elle non plus!

 

 

Particularité n°8 : parler à moi de l’autre juste à côté.

 

Je sais bien qu’en tant que maman, je suis dieu tout puissant, mais enfin : pourquoi s’adresser à moi alors que la personne est en face d’elle ? Même avec ses proches ! Exemple : « Pourquoi mon frère, elle ne fait pas ça ? » Ben, demande-lui, IL est à côté (oui, car elle confond aussi le « il » et le « elle », ce qui ne lui fait pas plaisir, au frère…).

 

Explication probable : la confiance qu’elle a en moi. Elle a une trouille bleue du rejet, d’être mal comprise, d’entendre un « non » à une question... Prendre la parole est toujours un acte de courage pour les dysphasiques. Et s'ils parlent en classe, alors, je dis bravo aux enseignants: ils ont su créer un climat de confiance et de sécurité pour eux. 

Particularité n°9: utiliser la bonne intonation

 

Je rajoute ce point car en écrivant un autre article, je me suis dit qu'il avait plus sa place ici. Ma fille a du mal à trouver le bon ton. C'est bien-sûr flagrant en lecture, et cela s'explique pour d'autres raisons (il faut déjà se concentrer pour déchiffrer, puis comprendre, alors le ton, ça viendra après...)

 

C'est aussi flagrant lorsqu'il s'agit de chanter. C'est un moment assez pénible pour tout le monde, même si on ne peut pas lui dire d'arrêter (enfin, moi, en tant que maman, car son frère ne s'en prive pas). Chanter est une manifestation de joie de vivre, et en ce sens, elle doit être accueillie avec bienveillance (et boules Quies)

 mercredi adams.jpg

Lorsqu'elle est énervée ou fatiguée, ou même simplement emportée par le feu de l'action, son ton peut devenir ultra-autoritaire !

 

 

« Fais moi ça ! ». Et on sent qu'on ne doit pas trainer!!!

 

Cela dérange beaucoup l'environnement et on retombe dans le côté "mauvaise éducation" si fréquemment rencontré: "mais tu acceptes qu'elle te parle comme ça?" (Non je n'accepte pas, mais désolée, je viens de vendre mon fouet depuis qu'on m'a dit que les châtiments corporels n'étaient plus autorisés, et je n'ai pas encore trouvé de moyen de la punir à la hauteur de son outrage insolent...)

 

 

Petite astuce (vous en faites ce que vous voulez, hein?!!): pour dédramatiser, je lui apprend les règles de politesse de la famille Adams. C'est peut-être pas très orthodoxe, mais j'ai remarqué que cela lui faisait prendre conscience que le ton n'était pas adapté. " Voyons, on ne demande pas comme ça... qu’est ce qu’on dit ?"

 

« Fais-moi ça, et que ça saute ! »

 

Ahh… Beaucoup mieux ma chérie….

 

 

 

 

 

Voilà une incursion dans mon univers de dysphasique. Si vous vous y reconnaissez, n’hésitez pas à me le dire ! Plus on est de fou, moins on se sent seul… Et si vous avez constaté d’autres particularités, partagez-les aussi !

 



17/09/2016
153 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Famille & enfants pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 272 autres membres